Haute et basse magie

On entend parfois parler de haute magie, et ce nom est surtout employé par des gens qui appellent la sorcellerie païenne de la basse magie. En Anglais, les termes sont high magic, versus low magic. Pourquoi ces deux termes, l’un pompeux, l’autre péjoratif ?

Parce qu’il s’agit là de termes employés par les mages cérémoniels. Ces sorciers (qui refusent souvent de se faire appeler sorciers) pratiquent une magie basée sur des rituels très complexes et des incantations en langues mortes, faisant abondamment appel à la mythologie judéo-chrétienne. Cette magie, qui a souvent pour référence un livre appelé Sceau de Salomon (et parfois le célèbre mais futile Necronomicon), est presque une science exacte.

En magie cérémonielle, il y a beaucoup de règles et de secrets, et peu de place pour l’instinct et la créativité, car le judéo-christianisme se base sur des écritures « immuables ». Puisque les rites en question ont été utilisés encore et encore depuis des siècles, ils ont accumulé une puissance extrinsèque: les esprits impliqués (à la fois des anges et des démons) ont l’habitude de participer à ces cérémonies; ils en connaissent les incantations, et savent précisément quels rôles y jouer. La magie cérémonielle a donc une puissance non négligeable si les rites sont bien exécutés à la lettre. Peu importe l’originalité du pratiquant, tant qu’il connaît ses rudiments d’Hébreu et de Latin, qu’il a ses livres anciens, ses symboles complexes tracés méticuleusement et ses accessoires rares, le pouvoir est à portée de sa main.

À l’opposé, la sorcellerie païenne ou wiccane laisse beaucoup de place à la créativité, et son vrai pouvoir vient du pratiquant. La Wicca enseigne que la puissance de la magie est présente en nous, offerte par les Dieux, et qu’invoquer des esprits n’est pas indispensable. Si le coeur y est, même le plus insignifiant accessoire ou formule peut être porteur d’une grande force. Cette vision libre de la sorcellerie, partagée par beaucoup de néo-païens, est appelée familièrement magie de cuisine, ce qui veut approximativement dire: « fais tes sorts spontanément, avec ce que tu as sous la main, comme le dicte ton instinct. » Les accessoires et les ingrédients varient selon les préférences de chaque sorcier, et la plupart des wiccans préfèrent écrire leurs propres formules plutôt qu’employer des incantations traditionnelles. Comme on s’en doute, l’efficacité de chaque sort varie pour chaque pratiquant. À la poubelle les codes stricts !

Évidemment, c’est la magie cérémonielle, beaucoup plus organisée et formelle, que les cérémonialistes appellent « haute magie ». Aux yeux de plusieurs mages cérémoniels, comme la sorcellerie est moins rituellement rébarbative et moins rigide que leur propre pratique, il serait logique qu’elle soit moins puissante. D’où le terme péjoratif de « basse magie ».

Ayant étudié ces deux formes de magie – surtout leurs résultats – j’ai constaté la même chose que la plupart des sorciers, à savoir que haute magie et sorcellerie se valent. La magie, c’est de la magie, point à la ligne. Plus clairement: la force de la magie n’est nullement proportionnelle à la complexité ni à l’âge des rituels, des accessoires et des mots utilisés. La Déesse et le Dieu se fichent éperdument que le sel ajouté dans une potion ait été recueilli sur le bord de la Mer Morte sous la pleine Lune ou trouvé dans l’armoire de la cuisine; ils ne se soucient pas de savoir si nos bougies sont en cire d’abeille; ils ne prêtent pas moins oreille si nos incantations sont écrites sur papier, en français, avec un stylo à bille, plutôt que sur papyrus en alphabet hébreux antique avec une plume enduite de sang d’agneau béni. L’extravagance n’est pas porteuse de magie. La rareté non plus. Ce qui importe, c’est la volonté sincère du sorcier, les émotions et la confiance investies dans le rituel, la sensation de connexion intime avec la nature et les divinités. Voilà ce qui compte, voilà ce qui rend la magie puissante !

Alors, que choisir ? Haute magie ou basse magie ?

Tout dépend de la personnalité du pratiquant. Quelqu’un d’original, spontané, qui dédaigne les règles, et surtout qui préfère se fier seulement à son propre jugement, trouvera évidemment sa force dans la sorcellerie. Inversement, quelqu’un qui accorde plus d’importance à l’apparence, au prestige, à la discipline, à la méthode, et qui éprouve le désir de s’impressionner lui-même pour se convaincre de ses propres capacités, trouvera certainement que la haute magie est… comment dire… « plus magique » ?

Comme la haute magie fait très souvent appel à la mythologie et aux croyances judéo-chrétiennes, il est évident que l’immense majorité des païens, dont les wiccans, préfèreront la sorcellerie, plus compatible avec leurs croyances. Cependant, l’exception confirme la règle: il existe des cérémonialistes wiccans ! Il s’agit de sorciers adhérant aux traditions les plus strictes et les plus structurées de la Wicca, où les rituels sont très organisés, et où une initiation est généralement requise. Comparés à ces traditionalistes, les autres sorciers wiccans (de loin majoritaires) qui mélangent à leur gré les traditions et ne s’encombrent guère de règles strictes et d’initiations sont appelés des éclectiques.

Ajoutons qu’il serait faux de dire que la haute magie est plus noire ou plus blanche que la sorcellerie. Le côté menaçant et risqué qu’on constate souvent dans la haute magie vient du fait que les mages cérémoniels judéo-chrétiens invoquent des esprits et leur font accomplir des tâches pour eux, au lieu d’agir directement à l’aide d’énergie comme le font les sorciers. Or, contrairement à une simple boule d’énergie extraite de la nature, un esprit a sa volonté propre et il doit être traité comme tel. Il peut être aimable et serviable, mais il peut aussi bien s’avérer imprévisible, farceur, trompeur, ou même franchement hostile. Les adeptes de la haute magie ont l’habitude de ces risques constants et s’entourent de moult précautions, d’où l’aura de danger et de vigilance qui semble nimber leurs pratiques et leurs secrets.

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